CHAPITRE II
Quand Brodrick Jéhabel aperçut l’homme qu’il était venu attendre à la descente de la navette en provenance de Logom City, il fut partagé entre l’envie de s’esclaffer à s’en tenir les côtes et celle de faire demi-tour en courant. L’émissaire de l’Organisme pour la Sauvegarde des Races – communément désignée par le sigle O. S. R. ou le sobriquet de On Se Répugne, ne cherchez pas l’humour –, avait l’apparence hybride d’un fonctionnaire blanchi par la poussière des dossiers et d’un étudiant à peine sevré du lait universitaire. Son imperméable fripé enveloppait presque entièrement sa stature modeste, arrondie de quelques contours superflus. Une courte barbe blondie aux extrémités mangeait gentiment le bas de son visage à l’expression molle, éternellement indécise.
Les cheveux crépus, emmêlés, n’avaient pas dû faire l’amour à une brosse depuis des lustres.
Le petit bonhomme posa son maigre sac de voyage à ses pieds et fit le tour du hall dépeuplé d’un regard embarrassé. Brodrick Jéhabel le laissa mariner un instant supplémentaire dans son incertitude, avant de s’avancer vers lui. Il n’avait pas fait un pas dans sa direction que le voyageur l’interpella :
— Qu’est-ce que vous foutez, nom de Dieu ? Vous croyez que j’ai toute la vie ?
Sans répondre, le chasseur vint se planter devant lui, à portée de gifles, histoire de lui laisser admirer la perspective de ses pectoraux avantageux. Mais cela n’eut pas tellement l’air d’intimider le jeune contrôleur, qui vrilla dans le sien un regard dont la dureté tranchait sur le reste de son expression.
— Ma navette est arrivée depuis plus d’une demi-heure. Si vous ne vouliez pas venir me prendre, il ne fallait pas le promettre.
Deux options s’offrirent à nouveau au contremaître de la Réserve. La première consistait à s’emparer de cette petite boule de rogne et de la réexpédier cul par-dessus tête d’où elle venait. La seconde valait la première. Aussi décida-t-il de faire assaut de politesse, en mettant un mouchoir sur l’antipathie immédiate, franche et sans réserve qu’il éprouvait pour le visiteur.
— Vous êtes Jeffrey Mullins, de l’O. S. R. On Se Répugne ?
— Moi, je connaissais On Se Ramasse, grimaça Mullins, mais c’est aussi nul. Vous avez gagné. Non, laissez mon sac, je peux m’en occuper. Ceci n’est pas compris dans vos obligations.
— Bon, alors suivez-moi. On a de la route. Mon véhicule est là devant. Vous avez fait bon voyage, depuis Logorn ? C’est une sacrée traite…
— Dégueulasse. Vous êtes Brodrick Jéhabel, non ? Le Scalpeur de Vorkuls, si je ne me trompe.
— On m’appelait comme ça autrefois, au temps de la chasse ouverte. Mais les temps ont changé.
— Vous avez raison, ils sont devenus pires.
Quelques instants de silence tendu plus tard, les deux hommes quittaient le spatioport à bord d’un engin tout terrain qui tenait du blindé démilitarisé et du tracteur agricole. Brodrick Jéhabel, soucieux des consignes qu’il avait reçues deux jours plus tôt, décida de renouer le dialogue :
— C’est la première fois que vous venez sur Bashegar ?
— Non.
— Dites, vous devez trouver le comptoir rudement changé, hein ? C’est suite à la modification du climat que nous avons fait intervenir il y a trois ans, quand Chrysalide One a été créé. Le résultat, c’est que le taux d’hygrométrie augmenté a fait rappliquer ici tout un tas de gens. Vous vous souvenez autrefois, quelle réputation ça avait, ici ? C’était considéré comme un grand dépôt, une plaque tournante de commerce, sans plus. Et puis il y avait le Dédale. On ne peut pas dire que ça inspirait confiance, ce grand machin dans la plaine. Mais maintenant c’est fini, le Dédale est fermé. Il a été déclaré hors fonction par l’administration. Il est toujours là, bien sûr, mais il n’y a plus grand monde dedans.
— Il y a longtemps ?
— Peu de temps après l’installation de la Réserve.
— Cause et effet ?
— Non, c’est totalement indépendant de notre volonté. Même si ça peut surprendre.
— Pourquoi l’hygrométrie ?
— Quoi ?
— Vous venez de dire que vous aviez fait procéder à une variation de l’hygrométrie, alors je vous demande dans quel but ?
— Vous m’étonnez. On m’avait parlé de vous comme un éminent spécialiste des Vorkuls.
— Pas spécialiste. Amateur. Au sens d’amateur : qui aime.
— Eh bien, en modifiant la teneur en humidité de l’air, on a ainsi créé un climat moins sec, un ciel couvert, moins lumineux. Les Vorkuls détestent la lumière, ainsi que vous le savez. Ils sont trop habitués à l’obscurité de l’espace dans laquelle ils évoluaient autrefois.
— Vous vous préoccupez de leur santé à ce point ?
— Ecoutez, j’espère que j’arriverai à vous convaincre durant votre séjour parmi nous que Chrysalide One est un bienfait pour les Vorkuls, et pas un camp de concentration.
— Franchement, je voudrais vraiment en être convaincu.
— Vous le serez, je vous dis. Ecoutez, vous savez pertinemment que la compagnie qui m’emploie avait parfaitement les moyens derrière le rideau de vous empêcher de procéder à cette inspection. Pourtant, vous voyez, vous êtes là !
— Cette inspection est prévue par la loi. Code des Ressortissants extra-terrestres. L’Organisme de la Sauvegarde des Races est censé contrôler-tous les ghettos dans les cinq ans qui suivent leur édification. Afin de s’assurer que leur identité ethnique ou culturelle est respectée.
— Ghetto n’est pas le mot approprié, Mullins.
— Ce n’est pas mon avis, Jéhabel.
— Cet organisme est plus jeune encore que la loi qu’il est censé appliquer. Et à eux deux, ils n’ont pas l’âge de mon fils qui est cadet à l’école spatiomilitaire.
— Ce n’est pas l’ancienneté des lois qui fait leur force. C’est la détermination avec laquelle elles sont appliquées. Pendant des siècles, on a laissé faire tout et n’importe quoi aux exploiteurs d’ethnies, aux généticiens, aux démographes assermentés. Ce temps-là est révolu. Aussi.
— D’accord, d’accord, je vois que ça vous tient à cœur.
— Et vous devez savoir pourquoi, puisque votre patronne a dû vous communiquer mon dossier intime.
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Parce que je connais Irene Dale. Je connais ses motivations comme elle connaît les miennes. Elle a repris le flambeau de Nader St Christ à la tête des Transports Interstellaires (Voir Le Rêve du Vorkul, second volet de la trilogie.). Pour le meilleur et surtout le pire.
— Vous voulez parler de cette histoire, quand vous étiez gamin ? Cette fugue en compagnie d’un Vorkul ? Le point de départ de votre vocation ? Oui, je suis au courant, mais n’allez surtout pas imaginer que j’ai passé mes nuits à éplucher votre profil psychanalytique…
— Je ne l’imagine pas, Jéhabel, j’en suis persuadé.
Le chasseur laissa filtrer un ricanement sourd de ses lèvres serrées. Il débraya sans douceur dans les lacets pentus qu’ils suivaient depuis un certain temps, s’élevant par paliers sinusoïdaux au-dessus de la grande plaine brune.
Puis d’un geste de l’index, il désigna les gigantesques murailles de chair glauque qui émergeaient de la brume, tout là-bas.
— Vous le voyez ? Ce salopard est toujours là, il n’a pas bougé…
Jeffrey Mullins tourna la tête dans la direction indiquée et hocha la tête.
— Est-ce qu’il n’était pas plus près de la route, avant ? demanda-t-il sur un ton dubitatif.
— Pourquoi vous demandez ça ?
— Il me semblait, c’est tout.
— Quelle drôle d’idée ? Non, il est toujours à sa place.
— Comment en êtes-vous sûr ? Quand on voit quelque chose tous les jours, cela finit presque par disparaître du décor.
— Le Dédale a récemment été contrôlé par satellite. On a eu les résultats, vous pensez bien. Il ne bouge pas. Ou plus exactement, si, il bouge, se modifie, change sans cesse de forme et de contour, ainsi qu’il l’a toujours fait, mais sans jamais se déplacer. On aurait l’air malin, sinon.
— C’est aussi mon avis. Racontez-moi en détail ce qui s’est passé à son sujet voici trois ans ?
— Mais… que je sache, ça n’a aucun rapport avec votre mission ici ?
— Non. Enfin en principe. Disons que pour l’instant, il s’agit d’une simple question de curiosité personnelle…
— L’affaire tient en deux mots. Chrysalide One n’était pas installé depuis quatre ou cinq mois que le Dédale a cessé de s’ouvrir. Je veux dire qu’il s’est fermé de l’intérieur et de l’extérieur… Les autorités n’ont pas pu lui livrer de nouveaux prisonniers. Il avait tout bouclé. Il était devenu aussi hermétique qu’une huître qui boude. Ils ont bien essayé de le ramener à la raison, même et y compris à coups de dynamite, mais rien n’y a fait. En plus de ça, il a foutu en l’air tout le dispositif de surveillance dont il était truffé.
— Il est devenu fou, voilà tout. Quel âge a-t-il ?
— Dix mille ans, si ce n’est pas plus. Mais se rouler en boule, comme ça, tout d’un coup, ça a fichu un choc.
— Et les prisonniers ? Il doit rester des prisonniers, à l’intérieur.
— Le nombre n’a pas été communiqué, mais de toute évidence, ce foutu salopard se les est réservés pour son usage personnel. Et il n’est pas près de refiler ses jouets.
Après avoir un moment longé la corniche qui surplombait la plaine embrumée, le véhicule s’enfonça à l’intérieur des terres. A la route tout juste civilisée succéda une piste mal défrichée qui desservait une succession de plateaux venteux et déserts. Mullins ne disait plus mot. Il observait avec intérêt la façon dont le paysage se modifiait imperceptiblement, se peuplant d’arbres de plus en plus nombreux et serrés, au feuillage de plus en plus dense. Des ruisseaux de boue striaient maintenant la pierraille sous les roues du blindé, rendant la progression plus difficile. Le ciel s’emplissait de cumulus noirâtres et statiques.
Mullins frissonna malgré la touffeur ambiante. Depuis qu’il exerçait cette profession, il n’avait jamais pu vraiment s’accoutumer aux climats artificiels des mondes qu’il avait visités. Il s’essuya le front d’un revers de main. Jéhabel l’observait sans rien dire du coin de l’œil.
— Vous ne vous sentez pas bien ?
— Non, ça va, fichez-moi la paix.
— Ce que j’en disais, vous savez… Il arrive que le décalage climatique provoque certains troubles. Nous avons ce qu’il faut à la Réserve. Un comprimé, une nuit de sommeil, et tout va mieux ensuite.
— Cette jungle tropicale n’existait pas auparavant, j’en mettrais ma main au feu.
— Mme Dale l’a fait importer de Kolegas II à moindre prix. Elle encombrait beaucoup de monde, là-bas. Vous savez qu’ils sont en plein défrichage.
— J’ai eu l’occasion de m’y rendre. Et de faire inculper la Société qui utilise la main-d’œuvre locale pour exploitation abusive.
— Ah bon, c’était vous ? Vous n’êtes pas sans savoir que Mme Dale faisait partie du conseil d’administration. Avouez qu’elle n’a pas la rancune tenace.
— On en reparlera après mon inspection ici.
— Vous avez une dent contre elle, pas vrai ?
— Je n’ai de dent contre personne. Mon job, c’est seulement de veiller à ce que les populations autochtones soient correctement traitées là où nous colonisons. Et des initiatives comme celle de Chrysalide One ne me semblent pas exactement répondre à ces critères.
— On va avoir l’occasion d’en reparler.
— Oui, ça comptez-y. Qu’est-ce que c’est ce merdier ? Des préparatifs pour son et lumière ? Arrêtez-vous une seconde…
— Je ne peux p…
— Arrêtez-vous, Jéhabel, c’est un conseil, ou vos ennuis vont commencer. Le chasseur eut grand-peine à contenir la bouffée de colère qui montait en lui.
— On risque de s’enliser, ici.
— Rien à foutre, je veux voir cet appareillage. Ou je suis bigleux, ou c’est un rempart Falten…
Et sans même attendre que Jéhabel ait complètement stoppé le véhicule, Mullins sauta sur la piste bourbeuse. Trop prompt dans son mouvement, il dut se ramasser à quatre pattes, maculant ses mains de terre glaireuse. Il jura, mais n’en continua pas moins en direction des bornes métalliques plantées à intervalles réguliers parmi les arbres. Jéhabel le rattrapa in extremis avant qu’il ne s’enfonce sous le couvert.
— Mais est-ce que vous êtes sain d’esprit ? Si vous faites un pas de plus, vous allez vous faire bouffer. Ce n’est pas une jungle ordinaire, sacré nom, c’est pour ainsi dire un animal carnivore.
Mullins le toisa sans aménité, bien que le chasseur le surplombât d’au moins trente centimètres.
— Je vous conseille de me lâcher.
— Alors pas de conneries, remontez dans la voiture et fichons le camp d’ici.
— Alors dites-moi que ces bornes ne constituent pas un rempart Falten, capables au premier déclenchement de griller n’importe quelle rétine indigène. De la griller à vie.
— C’est un rempart Falten, Mullins, et si vous continuez à me chercher, vous allez me trouver pour de bon.
— Le rempart Falten est une arme militaire périmée qu’on utilisait il n’y a pas si longtemps pour rendre infirmes certaines populations colonisées trop turbulentes, insista Mullins sans se laisser intimider par son handicap physique. Que je sache, son usage a été interdit. A fortiori à des civils.
— Nous avons obtenu une dérogation. Nous sommes en règle. Merde, regardez, il recommence à pleuvoir. On est en train de se faire inonder de la tête aux pieds, avec toutes vos histoires. Pourquoi vous ne voulez pas jouer le jeu, Mullins ?
— Quel jeu, Jéhabel ? rétorqua sèchement le contrôleur de l’O. S. R. On Se Régale, tandis que les premières gouttes ruisselaient sur son visage poupin.
— Vous êtes le roi des cons. Oui, nous avons un rempart Falten. Il clôture la Réserve pour éviter que les Vorkuls ne se fassent la malle.
— Pourquoi ? Ils ne se plaisent pas chez vous ?
— Ne soyez pas naïf, vous savez bien pourquoi ils sont là.
— Je le sais, ça oui, et ça me fait vomir.
Ce fut au tour de Jéhabel de vriller un regard méchant dans celui du jeune homme.
— Je vais vous dire, Mullins, et pour que les choses soient bien claires entre nous. Au stade où nous en sommes, je ne peux plus vous claquer la porte au nez comme j’aimerais bigrement le faire, avec en prime mon pied coincé dans votre trou du cul. Mais rien ne m’empêche de faire invalider votre rapport a posteriori, vous en êtes conscient ? Alors un bon conseil, pas de zèle déplacé. Jeffrey Mullins recula prudemment d’un pas, sentant que le poing de son interlocuteur risquait à tout moment de lui tomber sur le nez. Mais Jéhabel tourna les talons et retourna au véhicule. Mullins respira, mains sur les hanches. Il pleuvait bigrement, à présent. Il lança un regard dépité aux bornes métalliques, puis décida de se replier à son tour.
— Hey, attendez-moi ! lança-t-il, pris soudain de peur à l’idée d’être abandonné dans ce bourbier sinistre.
— Oh ! pas de danger, lui rétorqua Jéhabel en sortant des rails métalliques du coffre.
Il lui désigna les roues à demi enfoncées dans la boue :
— Grâce à vous, on est sûrs de ne pas arriver secs.
**
Nick Donovan entendit des pas creuser le sol au-dessus de sa tête et il cessa aussitôt de chanter. Presque aussitôt, les visages fermés des surveillants s’encadrèrent dans l’ouverture du cratère, clignant des yeux pour scruter la pénombre de la fosse.
— Toujours là, Donovan ? lança le premier d’un ton indifférent.
— Il est toujours là, répondit son compagnon. Je crois que je l’ai entendu chanter. Il a eu de la veine. L’animal n’a pas plongé. Il devait digérer.
— Bon, tiens l’échelle. On va te sortir, Donovan, si tu promets de rester bien sage.
Nick ne répondit rien, se contentant de fixer les deux visages mal rasés tournés dans sa direction. Une échelle de corde se déroula jusqu’à portée de sa main. Sans se hâter, il se remit debout et s’accrocha fermement aux barreaux. A cet instant précis, le dos squameux du monstre s’immergea dans un clapotis sourd. Nick laissa un sourire fugitif errer sur ses lèvres minces, que les Non-Chantants ne virent pas dans l’ombre. En deux tractions, il atteignit le rebord du cratère et prit de nouveau appui sur la terre ferme. Les hommes se gardèrent bien de porter la main sur lui, dans l’état de crasse et de puanteur où il se trouvait. Ils se contentèrent de le pousser devant eux en direction du hameau.
Une averse drue crépitait sur les toits des cabanes alentour. Tandis qu’il s’enfonçait jusqu’aux chevilles dans la glaise détrempée du chemin, Nick s’interrogea sur la signification de cette soudaine mesure de clémence. Il n’était pas dans les habitudes de Brodrick Jéhabel de revenir sur une décision. Donc un élément imprévu avait dû survenir. Cette perspective lui rendit le cœur plus léger, et c’est d’un pas tranquille qu’il regagna la hutte qui l’abritait depuis son arrivée ici.
Karan et Warkn, les vieux Vorkuls qui la partageaient avec lui dans le même dénuement, levèrent simultanément la tête à son entrée.
— Nick ? Te voilà de retour ? Gloire au Gir-Gavanen…
— Gloire à lui, répondit Nick.